Le stock-cars français fête ses 60 ans

En mai 1953, Charley Michaelis et Andy Dickson, du Palais des Sports de Paris, importent en France les courses de stock-cars, un sport-spectacle automobile où tous les coups sont permis. Retour en archives sur les débuts du stock-cars en France. (texte Claude Lefebvre, documents D.R.)

stock cars-france-00-buffalo-toutainLancé en mai 1953 par l’équipe d’organisateurs du Palais des Sports, le stock-cars est un sport-spectacle qui tient à la fois du catch automobile et de la course de sangliers (humour…). Il connaît un succès aussi phénoménal qu’immédiat, en une période où la télévision est pratiquement une chose inconnue et où les loisirs se veulent simples. Le haut-lieu de ce sport est le stade Buffalo, à Montrouge, en banlieue sud de Paris. Pendant deux saisons, des courses de stock-cars mettent aux prises tous les mercredis soir et dimanches après-midi des dizaines de pilotes avides d’en découdre sur la piste au volant de voitures d’avant-guerre récupérées dans les garages ou dans les casses. Tous les coups sont permis pour se débarrasser de ses adversaires, et la plupart des voitures sont blindées en conséquence. Parmi les pilotes, on compte de nombreux casseurs et garagistes, on s’en doute, mais aussi des vedettes du sport (le boxeur Charron, les cavaliers Jean d’Orgeix et Michèle Cancre) et du cinéma (l’acrobate Roland Toutain, le cascadeur Gil Delamare). De nombreuses courses ont lieu en province, organisées par l’équipe du Palais des Sports ou des promoteurs locaux. En 1955, le stade Buffalo est mis en vente : pas de courses à Paris, mais elles se sont répandues en province comme une traînée de poudre. Elles reprennent à la capitale en 1956 aux Buttes-à-Morel de Montreuil et au vélodrome de la Croix-de-Berny. Elles se poursuivront jusqu’à nos jours, principalement en province mais aussi plusieurs fois au Palais des Sports de Paris-Bercy.
Le stock-cars est bel et bien vivant, avec de nombreuses courses chaque saison en province, mais il est discret car couvert par aucun média grand public. Aujourd’hui, il se retourne sur son histoire : régulièrement, des albums-photo de famille s’ouvrent sur le fracas des tôles tordues, le halètement des moteurs en surchauffe et en échappement libre, et les sourires des pilotes qui s’amusent en utilisant jusqu’au bout des voitures vouées de toute façon à la destruction.
Les documents de cet article sont piochés parmi les nombreux clichés que nous avons collectés sur une période de 25 ans, bien longtemps après avoir été piqué à vie en regardant tout môme, à la fin des années 50, le film A Tout Casser du documentariste Jacques Dupont. Nos remerciements à tous les collectionneurs qui nous ont ouvert leurs archives et leurs souvenirs et à tous ceux qui nous ont aidés dans notre enquête.

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Le stade Buffalo, situé à Montrouge, en banlieue sud de Paris, accueille habituellement des courses de vélo ou des combats de catch, mais en ce week-end des 9 et 10 mai 1953, il résonne du vrombissement rageur des grosses berlines américaines qui s’entrechoquent et des acclamations de 15.000 spectateurs en délire. Les promoteurs du stock-cars ont organisé quelques jours auparavant une démonstration pour la presse, et les équipes qu’ils ont fait venir de Belgique sont déjà rompues à ce sport. Un mois plus tard, l’engouement est tel que les nombreux pilotes français apparus spontanément doivent être organisés en clubs, et qu’une fédération voit le jour (collection Claude Lefebvre).

stock cars-france-02-tribunesBuffalo, 1953 ou 54, la course telle qu’on peut la voir depuis les tribunes du public, qui pouvaient accueillir jusqu’à 15.000 spectateurs. La piste ovale en terre est arrosée pour éviter le dégagement de poussière et pour favoriser les dérapages. Elle est balisée par des bottes de paille et des bidons de 200 litres qui constituent autant d’obstacles intéressants, soit parce qu’on peut y jeter ses adversaires, soit parce qu’on peut s’en servir pour effectuer des tonneaux, récompensés d’une prime par les organisateurs. A gauche, un des deux paddocks. Il y en a un autre disposé diamétralement. Les réparations entre les manches s’y font à la bonne franquette sous les yeux du public (collection d’Orgeix).

stock cars-france-03-lancerDépart d’une manche à Buffalo derrière la limousine Packard début années 30. Les coureurs effectuent un tour à faible allure derrière la voiture dans laquelle se tient le starter, debout à travers le toit, tourné vers l’arrière et encadré de deux gros phares type locomotive (collection d’Orgeix).

stock cars-france-04-buffalo-ligne droiteLa Packard zébrée servant de pace-car vient de s’effacer, le départ est lancé dans le rugissement des moteurs en échappement libre. La majorité des voitures sont des Ford et Matford des années 30, mises au rancard parce que trop gloutonnes en une époque où tout le monde cherche à acheter une 2 CV, une 4 CV, une Dyna ou une 203. Le stock-cars devient rapidement le cimetière de dizaines de milliers de futures voitures de collection, mais les pilotes utilisent simplement, comme ils le font toujours aujourd’hui, des modèles qui partent à la casse et qui n’ont plus aucune valeur sur le marché de l’occasion. En tout petit, au centre de la piste, on aperçoit la dépanneuse réalisée par les frères Rabot sur la base d’une Horch à moteur V8 (collection d’Orgeix).

stock cars-france-05-buffalo-virageLe peloton est encore groupé dans ce premier virage, mais les choses deviennent vite sérieuses. Tous les coups sont permis pour effectuer le premier le nombre de tours requis. Les cinq premiers des quatre manches sont sélectionnés pour la finale, qui accueille également les cinq premiers de la manche de repêchage. Pour la plupart, les voitures sont assez peu ferrées : elles possèdent principalement un pare-chocs avant d’attaque protégeant le radiateur, et souvent aucune protection arrière (collection d’Orgeix).

stock cars-france-06-buffalo-deglainA la sortie d’un virage, Roland Deglain, du Club des XIII, exécute une figure au volant de sa berline 6 glaces Ford V8 aux ailes découpées. Il vient de se faire envoyer en cabriole par un adversaire qui est déjà loin devant, à moins qu’il n’ait volontairement percuté le terre-plein central pour toucher une prime au tonneau (collection d’Orgeix).

stock cars-france-07-buffalo-legrisGil Legris est déjà cascadeur professionnel lorsqu’il participe à ses premières courses à Buffalo, en 1953. On l’aperçoit à plusieurs reprises dans le court métrage A Tout Casser, où il sort en cabriolant de cette Chrysler Airflow 1934 coincée dans les bottes de paille, puis se retrouve couché sur le talus central. Gil Legris organisera par la suite des courses en province en dehors de la Fédération Française de Stock-Cars, et poursuivra une brillante carrière de cascadeur dans le cinéma (collection Legris).

stock cars-france-08-buffalo-blaszkoEdward Blazsko (18) sort du virage au volant de son magnifique, rare et non protégé coupé Terraplane 1934, pendant que Serge Pozzoli est nez au talus. La berline Ford de Salvatore Ciaraldi (244) attend la fin de la manche pour être remise sur ses roues. Sur son roadster Ford 33, Pozzoli a installé un toit en tôle rapporté. Il a aussi supprimé le réservoir d’origine situé entre les mains arrière du chassis pour le remplacer par un réservoir placé dans le coffre. Les voitures de Pozzoli sont peintes en orange avec une bande blanche. « Pozzo » fera un passage éclair et très remarqué dans le stock-cars, mais Blazsko participera à de nombreuses courses en province dans les années qui suivront. Le pilote Jean-Claude Théodore se rappelle de lui : « Y’avait Blaszko… A un moment, il avait une grosse Viva Grand Sport, celles qui étaient toutes rondes, là, et il vivait dedans avec sa femme : il courait avec la voiture, et quand il se déplaçait pour courir, ils dormaient dans la voiture. » (collection Claude Lefebvre)

stock cars-france-09-buffalo-andy-pozzoliLes voitures sont positionnées sur la ligne de départ avant le début de la prochaine manche. Ce dimanche après-midi, les tribunes sont pleines à craquer. Le pied sur les restes du marchepied de ce coupé Ford 1936, Andy Dickson, un des organisateurs, discute avec Fernand Bonnet, du Club des XIII, tandis que Serge Pozzoli écoute, appuyé sur le capot. Notez les pneus de Jeep, les flancs blancs peints au pinceau, le ferrage avant façon GMC militaire, et l’immatriculation, puisque les voitures viennent aux courses par la route ! (collection Claude Lefebvre)

stock cars-france-10-buffalo-funnelFunnel, un des coureurs anglais qui viennent régulièrement courir en France, que ce soit à Buffalo ou plus tard à Montreuil. Notez le casque et les lunettes. Le coupé Ford fin années 30 a les portières soudées au pied milieu, et la fenêtre droite est artistiquement découpée pour faciliter la sortie du pilote en cas de pépin (collection Claude Lefebvre).

stock cars-france-11-montreuil-lamy Aux Buttes-à-Morel de Montreuil, belle voltige pour Robert Lamy, dont le coupé Ford 32 part en chandelle après s’être fait expédier sur le talus par autre pilote. « La cabriole, c’est le vendeur de voitures avec son Hudson, il est déjà passé… Il était toujours la pédale à fond. Je ne savais plus où j’étais, là-dedans. C’est là où j’ai été à l’hôpital, les côtes cassées. Je me suis sauvé le dimanche matin de l’hôpital, j’avais plus qu’une savate et je suis rentré chez moi à pied comme ça, » se rappelle Lamy. Au premier plan, le coupé Ford 35 de Fernand Hocquart, du Stock Car Club Olympique, abandonné sur la piste par son pilote (collection Vincent).

stock cars-france-12-habay-cafetièreEn 1953, les courses de stock-cars parisiennes conquièrent la province en quelques semaines, les organisateurs de Buffalo envoyant leurs pilotes affronter les équipes locales. Ici, Paul Habay, du club parisien des Kangourous, avec sa Ford A raccourcie que l’on surnomme la Cafetière, tellement elle fume. Le ferrage avant au sommet arrondi sert à la fois à protéger le radiateur et à aider la voiture à retomber sur ses roues en cas de tonneau. Les Ford A sont nombreuses et disponibles, elles sont appréciées pour leur couple important. Mais les Ford et Matford V8 ont la faveur des pilotes : la souplesse de leur V8 permet de démarrer en 2e et de maintenir ce rapport tout au long de la course, parfois grâce à un crochet au tableau de bord servant à accrocher le levier de vitesses (collection Pozzoli).

stock cars-france-13-chavannes-de la giraudièreLe marquis Guy de Chavannes de la Giraudière use jusqu’à la moëlle cette Ford A 1930 à l’arrière tronqué, qui passe par plusieurs versions et mises en peinture avant d’être remplacée par une Versailles à la fin des années 60. Si vous en savez davantage sur ce pilote, dont nous avons trouvé plusieurs photos, contactez-nous via l’adresse clefebvre@laposte.net (collection Claude Lefebvre).

stock cars-france-14-vimoutiers-roudeixConstruite en 1964 à partir d’un chassis de petit camion Renault et d’un moteur V8 Chrysler Hemi, la voiture d’Alain Roudeix a survécu à 15 ans de courses de stock-car. Cette voiture indestructible en course possède également un pont arrière de camion militaire allemand, un capot de Frégate et un toit de Simca 8 Sport. Alain Roudeix l’a pieusement conservée toute sa vie. Après son décès, elle a été vendue aux enchères par sa succession et rachetée par un membre de sa famille qui compte la restaurer. Peinte en bleu de France, elle a fait l’objet d’un article complet dans Nitro 210 de juin-juillet 2004 (collection Claude Lefebvre).

stock cars-france-15-aronde-arianeLe stock-cars est passé par plusieurs grandes périodes, caractérisées par les voitures utilisées. Les années 50 voient régner les voitures d’avant-guerre : Ford A et V8, Matford, mais aussi Packard, Delahaye, Hispano et même Bugatti sont menées à l’abattoir, tandis qu’on voit apparaître les Traction dans la seconde moitié de la décennie. Dans les années 60, les populaires françaises d’après-guerre sont les reines de la piste : Traction, Aronde, Ariane et Versailles, 203 sont massacrées dans la joie et sans pitié. Les années 70 voient arriver les voitures à traction avant : les DS et les Renault 16 dureront jusque tard dans les années 80. A partir du milieu de cette décennie, ce sont les petites voitures modernes, disponibles dans toutes les casses, qui sont jetées sur la piste par escadrilles entières. Cette photo a donc probablement été prise à la fin des années 60. Quelqu’un connaît-il le pilote ? (collection Claude Lefebvre)

stock cars-france-16-gauvin-thunderbirdOn fait feu de tout bois : S. Gauvin pilote probablement ici une Thunderbird 1955 ou 1956. Si vous avez davantage d’informations sur ce coureur et cette voiture, n’hésitez pas à nous contacter via l’adresse clefebvre@laposte.net. (collection Claude Lefebvre)

stock cars-france-17-chenard-grisonUne fois inutilisables, les voitures de stock-cars partent à la casse, parfois au bout de quelques courses seulement, et on en prend d’autres. Cela explique pourquoi cette Chenard-et-Walcker Aigle 22 de 1939 est actuellement la seule survivante connue des courses des années 50. Elle a servi dans la Bresse et le Lyonnais en 1958 et 1959 entre les mains du pilote Yves Grison. Elle a ensuite connu un long purgatoire dans les buissons près d’Ambérieu-en-Bugey avant d’arriver dans le garage de l’auteur de ces lignes. Elle sera (un jour…) remise en état conformément aux photos couleurs d’époque dont nous disposons. Lors de sa dernière course il y a cinquante quatre-ans, elle a un peu souffert : si quelqu’un possède un pont arrière de rechange pour ce modèle, qu’il nous contacte via l’adresse clefebvre@laposte.net (photo Claude Lefebvre).

stock cars-france-18-curval-livreLe seul livre écrit sur le stock-cars, nous le devons à Guy Curval, qui fut en 1953, à 18 ans, le plus jeune, et très vite l’un des plus brillants pilotes. Au volant notamment d’une Ford 34 sedan puis d’un indestructible coupé Ford 35 à conduite centrale et moteur Mercury culbuté, Guy Curval a ravagé les pistes de Paris et de province jusqu’en 1970, année où il s’est retiré après avoir gagné des centaines de courses et été sacré plusieurs fois Champion de France. Tout au long de ces 17 ans d’activité, il a recueilli et archivé un grand nombre de photos de course. Il a puisé dans ses albums les visuels de ce livre. A cette iconographie exceptionnelle s’ajoutent une mémoire détaillée des faits et des gens, et une narration vivante à la première personne. Qu’il s’agisse de l’action sur la piste, des coulisses de l’organisation ou des relations entre les coureurs, cet ouvrage de premier ordre nous fait découvrir à travers le petit pare-brise en plexiglas de Guy Curval une discipline sportive particulière et méconnue. Mais le stock-cars de ces premières époques, c’est aussi beaucoup d’autres pilotes, de voitures, de pistes et de clubs régionaux : ce livre est certainement le premier d’une longue série, qui reste à écrire. Stock-cars en France, 1953-1970, par Guy Curval et Philippe Berthonnet, Editions ETAI, rellé, 28 x 25 cm, 144 pages. 38 euros environ en librairie (chronique parue dans Nitro 232 de février-mars 2008).

stock cars-france-19-st brancher-2008Le stock-cars est une discipline qui passe en dessous du faisceau radar des médias grand public, mais il y a toujours chaque année de nombreuses courses dans les les régions de France, comme vous pouvez le voir avec cette photo prise en août 2008 à la course de Super-Stock-cars de St Brancher, dans l’Yonne (photo Claude Lefebvre).

SITES DE RÉFÉRENCE
Pour en savoir plus sur le stock-cars français, rendez-vous sur le site de l’Eldorado Stock-Cars Club, tenu par Nadège Curval. Vous y trouverez le programme des courses de la saison, de nombreuses photos de courses actuelles, et des articles d’archives sur les coureurs de la haute époque.
Tous les ans, le Fun Car Show accueille à Illzach (Haut-Rhin) plusieurs courses de stock-cars, dont une Coupe Buffalo où ne courent que des modèles anciens.

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